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08/03/2010

Printemps des poètes 2010

wSans-titre-1.jpgL’été prochain sera l’occasion, pour la Maison d’Ecrivain François Fabié, de présenter une exposition exceptionnelle d’Hervé Vernhes. Il nous a paru intéressant, à l’occasion du printemps des poètes, de vous proposer la « couleur femme » d’Hervé Vernhes à travers quelques images de sa peinture, de sa sculpture ainsi que quelques-uns de ses textes – ceci, bien sûr, sans prétendre à l’exhaustivité ni à une parfaite représentativité. Cette proposition s’inscrira peut-être à rebours du thème proposé (http://www.printempsdespoetes.com/ ) mais ces femmes simples, absorbées dans des tâches quotidiennes, sortent de l’ombre grâce à l’écriture d’Hervé Vernhes – si épurée et si simple qu’elle en épouse très exactement la vie de ces gens –, écriture qui leur rend un hommage vrai, dépourvu de sensiblerie et de romantisme. Cette vie qui affleure nous émeut, cette vie dont on perçoit, selon les mots de Marie Rouanet – une autre femme dont les racines sont identiques – « la luxueuse austérité ».  En contre point ou en écho, comme on voudra, nous proposons des poèmes de Christiane BURUCOA, poétesse aveyronnaise elle aussi. Ce croisement de textes nous permet de mieux entendre dialoguer ce qui sourd de ces deux œuvres.

Vous pouvez aussi consulter les albums : Hervé Vernhes - Couleur de femmes et Cuisson du pain au Moulin de Roupeyrac.

 

« Francine,

J’étais assis sur les marches de l’église quand tu es venue. Tu souriais, tu m’as demandé :

-          Tu rêvais ?

Alors je t’ai dit d’où je venais : de chez Paul Arène l’ensoleillé.

Puis toi, tu m’as raconté d’autres soleils. La scierie de tes grands-parents, dans le Jura. Ta grand-mère, maîtresse de grandes tablées. Ton grand-père qui te fascinait, maître du chantier des grumes. Tu te souviens de l’odeur du tanin et des moteurs et de la transpiration forte des hommes et des bêtes de charrois. Le bois, tu aimes le bois, Francine, de ton enfance des vacances dans le bois. Tu viens à Peyrusse pour tailler du bois. Je t’aime déjà. Tu me parles des champs de fleurs des Etablissements Vilmorin, à Verrières-le-Buisson où tu habites, des dégradés de couleurs qui dessinent comme de plus grandes fleurs encore. Tu aimes les fleurs. Tu dis que tu tournes autour du champ derrière tes deux sœurs, mais avec un vélo aux roues trop petites, car tu es la plus petite des trois.

Francine,

Ici je n’ai que des œillets sauvages. Je te les offre, petits mais si veloutés.

Ton regard se veloute.

Là, tu me parles de Montparnasse, de la pharmacie familiale dans le quartier populaire, des artistes que tu vois passer, de Blaise Cendrars le baroudeur. Alors tu me parles de tes voyages. Tu connais les pays bibliques que le curé Vallières me racontait ici même ; même jusqu’au Mexique tu m’entraînes. Que tu me fais rêver loin !

Comment es-tu ? Je sais que tu es belle, c’est tout, que ton sourire est pour moi, aujourd’hui. Je t’aime.

Francine,

Tes soleils avec mes soleils font un tourbillon de soleils. Et soudain le prisme s’éclate. Je dis merci à ceux qui sèment le soleil ». Hervé Vernhes – extrait de : Le Temps des Treize Vents.

 

 

L’ARCHANGE

L’archange pleure en moi

Son habit de lumière

Et l’éclat de mes yeux

N’est plus que le reflet                     

De son regard perdu.

 

Les envols de plein ciel

Ne tentent plus ses ailes,

Leurs rémiges blessées

Palpitent dans mes doigts

Qui les prirent au piège.

 

L’étoile énamourée

De ses aubes premières

S’emprisonne au limon

Que soulèvent mes mains

Germées de sa misère.

 

 Cependant sa mémoire

Sous l’écorce du temps

Darde sa flamme intacte

De sa langue de feu

A m’en brûler le cœur.

 

Mais l’ardeur de mon sang

Me trompe et son reflux

M’incline aux noirs soleils

Mourant d’être engloutis

En l’inerte matière.

 

A travers tant de nuit

Tant de chair, tant de terre,

Je ne peux même plus

Regretter l’étincelle

De son regard éteint.

 

Je ne peux même plus

Surprendre le murmure

De ses chants exilés

Et son âme est en moi

Comme un cercueil scellé. »

Christiane Burucoa. Extrait de : L’ombre et la proie.

 

 

 

« Le blé s’étale sous la charpente de la maison, on en prend à pleine main. On le soupèse, on le laisse glisser lentement dans la lumière. Peut-être on pense au fond de soi : « Toute l’année, nous avons trimé pour t’avoir.»

La mère devait penser pareil en traçant sur la miche de pain avant de l’entamer une croix de deux coups de lame.

Parce que le pain de bon blé était sacré à ses yeux, magnifié par les Ecritures.

-Mangez du pain avec tout, ne le jetez pas surtout ! Donnez-en au pauvre Tury, quand il passe. Coupez à la miche, la tranche régulière…

Mots dits et redits.

Demain on cuit. On m’a dit : « Va quérir le levain chez la Maria ! »

Si le levain n’est pas chez elle il est chez une autre, la dernière qui a cuit.

Je le rapporte. La mère l’ouvre, le pétrit en rajoutant de la farine, de l’eau et du sel. Elle le met à reposer toute la nuit près du feu.

On cuit. La mère s’est levée tôt. Elle brasse la pâte dans la maie. Elle brasse depuis deux heures. La pâte, elle la monte haut, la fait claquer.

Pâte souple, qui fait des bulles. Mon jeu est de les percer avec le doigt. DSCN1917.JPG

La pâte va lever au chaud sous les couvertures. La mère a fait son travail, les bras lui tombent.

Le père, lui, d’un épieu de bois brasse la flamme dans le four. Il met des fagots, il en remet, il brasse. Son teint se hâle. Quand il voit blanchir la voûte de briques, il juge que la température est atteinte. Pour mieux s’en assurer, il pique un épi sur la pelle à enfourner, qu’il envoie au fond. Si l’épi se racornit, c’est qu’on peut mettre le pain à cuire. 

DSCN1926.JPG

En me souvenant du geste simple, je pense à celui qui l’avait inventé un jour, ce symbole de l’épi. Un rêveur lui aussi, j’imagine !

-          Portez le pain !

Je revois le geste lançant la pelle. Les miches étalées en rond, dorées déjà, le gâteau mis en dernier.

Je garde l’odeur et le goût de la croûte chaude, comme de froment brûlant de soleil  et de feu. Je ne suis pas le seul.   DSCN1960.JPG

   

 

Ma mère soutenait que l’eau même donne son goût au pain, qui croyait aux vertus de sa fontaine. Sa fontaine était éloignée de la maison, profonde dans des roches vertes. Une fougère y poussait.

Ma mère, tu allais dix, vingt fois par jour à la fontaine. En remontant le seau, l’eau se froissait avec le ciel et la fougère. Un instant la margelle  frémissait de reflets.

Tu ne regardais pas à chaque fois le jeu de l’eau, tu voyais le seau toujours vide. Tu disais :

-          Il n’y a plus d’eau…

Quand tu voulais nous occuper :                                        wIMGP61141.jpg

-          - Allez me chercher de l’eau !                                                             

Si nous allions jouer dans le pré :

-          Pas trop près de la fontaine !

Tu disais, quand le temps sec persistait :

-          La fontaine descend…

Un jour :

-          La fontaine est tarie…

Alors on attachait les barriques sur le char, qu’on allait remplir à une source plus éloignée. L’eau de la barrique avait le goût du bois.

Les pluies revenaient, ma mère disait :

-          L’eau monte, l’eau est terreuse..

C’est fini.

Nous n’allons plus à la fontaine. On la laisse croupir sous un roncier clôturé de pieux.

J’entends à nouveau :

-          Ne te penche pas, pitchoun !

 

Hervé Vernhes – Le Temps des Treize Vents.

 

LE CRI

 

Le miel fondu mêlé d’eau pure

Au secret de la jarre obscure

Devient vertu de l’hydromel.

La fleur de farine et le sel

Mêlés à l’eau dans le pétrin

Deviennent la miche de pain.

La parcelle de beurre frais

S’incorpore au tiède lait

Pour, attirant à soi la crème,

Devenir le beurre lui-même.

 

Le rayon de soleil pénètre

L’ombre derrière la fenêtre,

Remodelant le statuaire

Qui dort au sein de la matière.

Le feu virginal des étoiles

Que le temps lentement dévoile,

Mué en son propre brasier

A ses rayons s’est allié.

 

Dans les cratères du vivant

Où s’emprisonne le présent,                                                            IMGP5408.JPG

Le verbe se mêle au silence.

Soumise à son incandescence,

La parole flambe et consume

La chair en cendres d’amertume

Mais de la brûlure du sang

Rejaillit le cri ruisselant.

 

En épousailles de lumière,

Des lèvres le cri se libère.

Niant le vertige des mers,

Il s’élève aux cimes de l’air

Et va réveiller de ses ondes

Un autre silence endormi,

Un autre esclave de la nuit

Dont les yeux ouverts créent le monde.

                                                                                         Christiane Burucoa. Extrait de : L’ombre et la proie.           

 

lectures au moulin copie.jpgIl nous reste à rêver de « Lectures au Moulin » qui susciteraient dans cet environnement une ouverture à l’écoute de ces textes. Une manière de retrouver l’oralité constitutive de l’âme de ces pierres. Un projet à venir.

20/01/2010

Littérature en Lagast : Le manifeste

littérature-en-lagast-32-co.jpgLittérature en Lagast, la manifestation littéraire de la Maison d'écrivain François Fabié. Créée en 2009 par l'Amitié François Fabié, Rémi Soulié en est le directeur.


« Voll Verdienst, doch dichterish wohnet / Der Mensch auf dieser Erde ».
« Riche en mérite, c’est poétiquement pourtant que l’homme habite cette terre ».
Hölderlin


Vers la maison, écrivit François Fabié… Demeure d’écrivain, le Moulin de Roupeyrac reste un lieu habité par celui qui, grâce à l’exil, ne cessa mystérieusement d’y être, rappelant ainsi, une fois de plus et au cœur même de l’absence, l’identité parfaite de l’habitation et de l’existence. Ce lieu était sans doute prédestiné pour être à l’écoute des réflexions sur l’habitation poétique du monde vécue et pensée par les poètes, les romanciers, les philosophes et les mystiques. Nous savons, en particulier depuis la magnifique méditation de Heidegger, que le séjour authentique - donc délivré du nihilisme - suppose l’accueil de la terre, du ciel, du divin et de la mort. Autant dire qu’il est très difficile, aujourd’hui, d’habiter - d’où la détresse et la désolation, la « terre gaste », profanée : le sol manque sous le pas, le ciel semble vide et Dieu mort, la finitude est récusée. Pourtant, il est ici-même, à Durenque et partout sur la terre, un arrière-pays, un domaine mystérieux, une maison, un royaume vers lequel les écrivains nous guident. C’est lui que nous chercherons et que nous explorerons.

Chaque premier samedi du mois d’août, avec plusieurs intervenants, nous suivrons les paysagistes enchantés. Premier de cordée, en 2009 : Maurice Genevoix. Outre que ce grand poète de la Loire et de la Sologne n’occupe pas encore la place qu’il mérite dans l’histoire littéraire, nous nous souviendrons des liens profonds qu’il entretint avec le Rouergue, tant sur le plan familial que littéraire.
L’année 2010 sera consacrée à Henri Bosco.

Que les deux ailes de Littérature en Lagast, en nous emportant vers les hauteurs, nous fassent enfin toucher terre !

Rémi Soulié
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